Pourquoi pas la bienveillance?

Pour une « bienveillance efficace » (1/2)

En Bref

Quelles sont les représentations liées au terme « éducation bienveillante » ?

Sous le terme « bienveillant » se cache un savoir-faire indispensable à comprendre quand on réfléchit aux questions de comportement. Lorsque je propose des stratégies qui se basent sur le renforcement positif, souvent la même protestation s’élève : « on ne va pas les récompenser en plus ! ». Les propos peuvent être plus nuancés mais l’idée est toujours qu’un enfant qui se tient mal, on le sanctionne, on ne le récompense pas. Cette sacro-sainte quête de « la bonne punition », sous-entendu celle qui serait efficace… A chaque fois que j’aborde la sanction en formation, je vois les regards questionner : alors, quelle est la baguette magique qui va éteindre ces élèves empêcheurs de faire classe en rond ?

La bienveillance, une récompense ?

Il semble donc nécessaire de revenir sur quatre éléments :

  1. Avec la très grande difficulté comportementale, il n’y aura jamais de « sanction efficace », c’est-à-dire qui modifierait l’élève de manière durable. Je le dis et le redis, pour ces élèves toute interaction est du gain, sanction comprise. De plus les actes échappent aux régulations « classiques ». Précisons que cela ne signifie pas qu’il ne faut pas gérer les comportements hors cadre, sous peine de les voir augmenter en fréquence et en intensité[1].
  2. La multiplicité des actions et des intervenants de manière improvisée ou imprécise est, quasi systématiquement, préjudiciable.
  3. L’idée perdure d’une éducation défaillante qui serait liée aux problèmes de comportements et aux problèmes de comportement tyrannique en particulier : ce serait simple si c’était « juste » le cas. Or derrière ces manifestations comportementales complexes, il n’y a pas de faille éducative à combler, sauf rares exceptions.
  4. L’idée d’un « effet maître » existe bel et bien. Dans la perspective d’une modification durable et positive des comportements, ce maître n’est ni laxiste ni sévère. Il est bienveillant. Cette bienveillance scolaire ou « bienveillance efficace » correspond à une définition précise.

Enfin il est nécessaire de différencier « bienveillance » et « récompense ». J’ai évoqué une première réflexion sur le soutien au comportement positif, souvent également perçu comme une récompense et donc retiré aux élèves les plus difficiles[2] alors même qu’il leur est nécessaire pour orienter leurs comportements vers une forme scolaire. En parallèle, il s’agit de penser la pédagogie bienveillante comme une technique, donc dégagée de tout affect de notre part. Autrement dit, la pédagogie de la « bienveillance efficace » n’est pas une récompense offerte ou retirée au gré de mérites parfois imprécis, mais le fil directeur d’une technique de gestion : sa mise en place se fonde sur des besoins et son maintien ne peut et ne doit pas être influencé par autre chose que ces derniers.

Comment la bienveillance échappe à l’Ecole

« On » entend quoi par bienveillance ?

Le terme « bienveillance » est si largement utilisé qu’il nous semble familier, à tel point que nous lui avons souvent attribué un sens sans aller plus avant dans la quête d’information. Quelles sont les représentations les plus courantes ?

Lorsqu’il est question de bienveillance il est aussi question de « violence éducative », le premier étant alors présenté comme le contraire du second. Du coup, nous nous sentons tous bienveillants : après-tout, nous ne pratiquons pas de violences n’est-ce pas ?[3] Voici un des soucis liés à la pratique d’une pédagogie bienveillante : tout un chacun pense déjà le faire « au moins en partie ». Cette croyance nous prive deux fois d’un très bon outil : une fois en ne le faisant pas en classe et une seconde fois lorsque nous passons outre, pensant déjà être « un peu » dans cette pratique.

Les mots « bobo » ou « soixante-huitard » viennent aussi fréquemment s’y accoler : le terme semble associé à un laxisme et un laissez-faire plus ou moins en vogue. La vulgarisation ces dernières années de campagnes de type « si toi aussi tu as reçu une fessée et que tu en remercies tes parents » et autre « j’avais des interdits, ça se nomme l’éducation » en est la preuve. Là encore il faudrait revenir sur un certain nombre d’idées reçues de type « la bienveillance c’est le tout permissif », « le dialogue sans fin », « la négociation permanente » et « la création d’enfants-rois-tyrans ». Cependant cette idée finalement assez ancrée, accolée à celle d’une nécessaire réponse éducative stricte voire rigide lorsqu’il est question de problème de comportement, écarte cet outil de nos adaptations et c’est dommage.

La bienveillance est également très associée à l’idée d’une nécessaire perfection, et donc invite à une certaine culpabilité lorsqu’on ne l’atteint pas : elle est reliée à la patience, une sorte de quête d’absolue zenitude qui annulerait tout droit à l’erreur et à l’énervement.

Enfin l’expression semble souvent liée à la prime enfance dans l’esprit des enseignants. On serait bienveillant avec les très jeunes qui, du fait de leur âge, auraient un droit à l’indulgence qui ensuite se réduirait avec les années. Cela l’associe, dans l’esprit des enseignants, à une image de pédagogie de puériculture en décalage avec les pratiques d’école. Est-ce à dire que dans l’imaginaire de l’école, plus on grandit et moins l’on possède le droit à l’erreur et à la bienveillance ? Si l’on regarde les comportements, on constate en effet que l’étau se resserre avec l’âge et les attendus[4].

Les informations du Web sur « l’éducation bienveillante »

Si l’on prend le temps de se renseigner à l’aide d’un moteur de recherche, les liens qui se présentent restent variés et sujets à interrogation. Certains textes en ligne et prétendant préciser le concept laissent même un peu pantois. Nombre d’auteurs revendiquent la pratique de la « bienveillance » comme une philosophie de vie, ce qui implique l’idée d’une indifférenciation entre travail et personne. Or il est bien souvent nécessaire de travailler les concepts en les débarrassant des affects. Il est aussi fait mention d’un « état d’esprit » : le professionnel bienveillant le serait aussi, et même nécessairement, à titre personnel… Pourtant il est tout à fait possible d’appliquer cet outil en détachant les deux aspects. Faudrait-il toujours être adepte pour bien transmettre ?

Sur internet, « éducation bienveillante » se retrouve fréquemment associé à « parentalité positive » ce qui de nouveau peut détourner l’enseignant de poursuivre plus avant ses recherches sur le concept, puisque lui cherche à être pédagogue dans une classe.

Enfin l’on peut souligner le nombre de sites qui définissent « l’éducation bienveillante » comme étant « une éducation sans fessée ni punition », s’adressant alors à celui qui pratiquerait les deux pour le convaincre de procéder différemment. Voilà qui semble à priori poser l’éducation bienveillante comme s’appliquant dans un autre monde et sur un autre mode que l’école : je peux penser que je n’ai pas besoin, moi enseignant, d’une éducation qui apprend à ne pas donner de punitions corporelles puisque la question ne se pose pas dans mon univers de travail. Et je me projette mal dans un système sans sanctions, celles-ci étant systématiquement en place dans les établissements[5]. De nouveau cela ne m’incite pas à creuser plus avant la compréhension de l’outil. Pourtant, l’existence et la pratique de sanctions[6] (non-corporelles) n’est pas une contre-indication à la pratique de l’éducation bienveillante, et celle-ci n’est pas non plus le simple synonyme de « éduquer sans taper ».

Pour conclure

Ces quelques idées collectées nous montrent à quel point nous pouvons nous priver, et priver nos élèves, d’un excellent outil. La pédagogie bienveillante est une réelle clé pour travailler le comportement. Encore faut-il finalement agir en professionnel et l’appliquer avec méthode. Parfois plus facile à dire qu’à faire… Mais agir en professionnel c’est aussi laisser sa chance à un outil en essayant de l’appliquer quoi qu’on en pense, sans émotions personnelles, de manière détachée. Et cela tombe bien, cette manière de faire aussi va aider nos élèves aux besoins spécifiques, parfois bien plus qu’un enseignant qui mettra trop d’affects et donc de risques d’être déçu dans ses attentes. L’affect n’est ni à proscrire ni à conseiller, mais ses déclinaisons peuvent parfois mettre en difficulté les situations les mieux réfléchies, parce que les résonances aux comportements de l’élève sont un des nœuds… et une des clés[7].


La suite : « Arrêtez d’être gentils, soyez bienveillants » (« bienveillance efficace » 2/2)
https://elevesetcomportements.fr/2020/01/03/arretez-detre-gentils-soyez-bienveillants/


[1] Voir plus loin les écrits sur le sujet, notamment la sanction et son intérêt.

[2] Voir la fiche associée sur la communication non violente, et les articles et fiches sur le renforcement positif.

[3] Cela dit, que désigne le terme « violence éducative » ? Autre sujet de réflexion.

[4] Cf. les implicites que l’école attend mais n’enseigne pas ou de moins en moins avec l’évolution de l’âge, voir les articles et fiches dédiées.

[5] On différenciera l’absence de sanctions de l’absence de gestion des comportements.

[6] Voir aussi ce que précise ce terme et la fiche dédiée, ainsi que les articles et fiches sur la gestion des comportements hors règle.

[7] Voir aussi les articles et fiches traitant des relations, de la décontamination et de la réponse de l’environnement.


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